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La prise de références comme exigence unilatérale de transparence

  • Travail
  • il y a 5 jours
  • 3 min de lecture

La prise de références est présentée comme une pratique normale, presque évidente. L'entreprise souhaite "sécuriser" son recrutement, vérifier la cohérence du parcours, confirmer ce qu'elle a perçu en entretien. Dans les faits, cette pratique illustre de manière très claire le déséquilibre du rapport de force entre l'entreprise et le candidat, ainsi que l'exigence d'une transparence à sens unique.


Le candidat est sommé d'ouvrir son passé professionnel. Il doit fournir des noms, des contacts, parfois prévenir d'anciens managers, raviver des relations qu'il n'a pas toujours choisies. Il expose son historique, ses relations, parfois même des situations sensibles. Cette exposition est exigée comme une preuve de bonne foi, refuser ou hésiter est immédiatement interprété comme un signal négatif. En parallèle, l'entreprise ne fournit aucun équivalent. Elle ne donne pas accès à des références internes, elle ne propose pas au candidat de parler à d'anciens salariés du poste, à des membres de l'équipe, ou à des personnes ayant quitté l'entreprise récemment. Elle ne documente pas ses propres pratiques managériales, ses échecs de recrutement passés, ni les raisons réelles des départs. La transparence ne circule que dans un seul sens.



La prise de références intervient alors que le contexte de l'entreprise lui-même reste floue. Le poste a parfois évolué depuis la publication de l'offre, les priorités ont changé, les contraintes réelles n'ont jamais été exposées clairement. Les critères de décision restent implicites. Malgré cette opacité, le candidat est invité à livrer des informations supplémentaires, toujours plus personnelles, toujours plus engageantes.


Il existe ici une incohérence fondamentale, l'entreprise demande au candidat d'être transparent sur son passé, alors qu'elle ne l'est pas sur son présent ni sur son futur. Elle demande une validation externe de la fiabilité du candidat, sans accepter d'être elle-même auditée. Ce déséquilibre n'est pas accidentel, i| est rendu possible par le lien de subordination anticipé : l'entreprise se place déjà en position de juge. La prise de références pose également un problème de contrôle. Le candidat ne sait pas ce qui est dit, ni comment cela est interprété. Il ne sait pas quelles questions sont posées, ni dans quel cadre. Il n'a aucun droit de réponse réel. Une appréciation sortie de son contexte, un ressentiment ancien, une maladresse de formulation peuvent suffire à orienter une décision, sans que le candidat n'en soit jamais informé. Là encore, la morale dominante inverse la charge. Si un candidat craint une prise de références, on en déduit qu'il "a quelque chose à cacher". On ne questionne jamais la légitimité de la demande dans un contexte où l'entreprise, elle, n'assume aucune transparence réciproque. Le soupçon pèse sur celui qui subit, jamais sur celui qui collecte.


Il faut aussi rappeler que la prise de références repose sur une illusion d'objectivité. Les avis recueillis sont subjectifs, dépendants de relations hiérarchiques passées, de conflits non résolus, de contextes organisationnels spécifiques. Pourtant, ces paroles sont souvent traitées comme des faits, sans mise à distance critique, sans contextualisation.



Exiger des références sans offrir de contrepartie informationnelle au candidat revient à renforcer une asymétrie déjà profonde. Le candidat doit prouver qu'il est digne de confiance. L'entreprise, elle, n'a pas à prouver qu'elle l'est. Cette logique transforme la prise de références en outil de contrôle plutôt qu'en outil d'évaluation. Dans un système plus équilibré, la transparence serait réciproque. Si une entreprise souhaite parler à d'anciens managers, le candidat devrait pouvoir parler à d'anciens collaborateurs. Si elle souhaite sécuriser son choix, le candidat devrait pouvoir sécuriser le sien. Tant que cette symétrie n'existe pas, la prise de références restera ce qu'elle est aujourd'hui : une exigence unilatérale, rendue possible par un rapport de force déséquilibré, et normalisée au nom d'une prétendue prudence.


 
 
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