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Le travail comme facteur de dégradation psychique ordinaire

  • Travail
  • il y a 1 jour
  • 2 min de lecture

Le travail est aujourd’hui l’un des facteurs les plus constants de dégradation psychique, non pas par des situations exceptionnelles, mais par des mécanismes ordinaires, quotidiens, intégrés au fonctionnement normal des organisations. Il n’est plus nécessaire de vivre un conflit ouvert, un harcèlement caractérisé ou une crise majeure pour voir sa santé mentale se détériorer. La dégradation s’installe lentement, par exposition prolongée à des contraintes psychiques répétées.


Le premier facteur est le rapport de subordination lui-même. Être placé durablement sous le pouvoir de décision, d’évaluation et de sanction d’un autre adulte crée une tension de fond permanente. Cette tension n’est pas spectaculaire, mais elle est continue. Elle mobilise des ressources cognitives et émotionnelles permanentes, notamment l’anticipation du jugement, la peur de l’erreur et l’adaptation constant au regard hiérarchique. À cela s’ajoute l’incertitude structurelle : le salarié travaille rarement avec une vision claire et stable de son avenir. Les décisions stratégiques, budgétaires ou organisationnelles échappent à son contrôle. Cette imprévisibilité chronique est un facteur reconnu d’anxiété, car le cerveau humain tolère mal l’absence de repères stables lorsqu’elle est prolongée.


Le travail moderne impose également une dissonance interne fréquente. Il faut afficher de la motivation, de l’adhésion, parfois de l’enthousiasme, même lorsque le sens réel du travail est faible ou contradictoire avec ses valeurs. Cette dissonance émotionnelle, lorsqu’elle devient routinière, fragilise l’intégrité psychique et favorise l’épuisement émotionnel.


La charge mentale est un autre élément central. Elle ne provient pas uniquement du volume de tâches mais de la fragmentation constante de l’attention, des interruptions, des priorités floues et des injonctions contradictoires. Le cerveau reste en état d’alerte prolongée, ce qui perturbe les mécanismes de récupération psychique.





Le système d’évaluation permanente accentue encore cette pression. Des objectifs, indicateurs, feedbacks, entretiens, notations explicites ou implicites créent une exposition continue au jugement. Même en l’absence de critiques directes, cette surveillance diffuse entretient une hypervigilance psychologique délétère.


Le travail agit aussi comme un espace de confusion identitaire. La valeur personnelle tend à se confondre avec la performance professionnelle. Lorsque la reconnaissance est instable, absente ou conditionnelle, l’estime de soi devient fragile, dépendante d’éléments extérieurs incontrôlables.

Cette dégradation est dite ordinaire parce qu’elle ne relève pas de l’exception, du scandale ou du dysfonctionnement ponctuel. Elle est produite par des pratiques considérées comme normales, légitimes, rationnelles et même nécessaires au fonctionnement économique. Réunions, objectifs, reporting, hiérarchie, évaluations, flexibilité, disponibilité attendue, tout cela compose un environnement psychiquement coûteux mais socialement banalisé.


Ordinaire signifie ici invisible, normalisé, intégré. Une souffrance qui ne choque pas, qui ne déclenche pas d’alarme immédiate, mais qui use progressivement. Une souffrance sans événement déclencheur clair, donc difficile à nommer, à légitimer et à faire reconnaître. C’est précisément cette banalité qui rend la dégradation psychique liée au travail si difficile à combattre. Elle ne ressemble pas à une crise, mais à un fond sonore permanent. Et c’est ce fond sonore, à long terme, qui fragilise durablement les individus.

 
 
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