Les promesses de début d'entretien qui fondent au fil du recrutement
- Travail
- il y a 5 jours
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Le premier entretien est souvent celui des promesses. Télétravail possible, variable attractif, évolution rapide, souplesse d'organisation, autonomie réelle. Tout est formulé avec des conditionnels rassurants, des "oui bien sûr", des "pas de problème", des "aucun soucis, on est flexible".
Ces promesses créent une projection, elles engagent le candidat psychologiquement, bien avant toute contractualisation. Puis, au fil du processus, ces engagements se transforment, rien ne disparaît brutalement, tout s'érode progressivement. Le télétravail devient "après la période d'essai", puis "un jour par semaine si tout se passe bien". Le variable annoncé se voit réajusté, redécoupé, conditionné à des objectifs de plus en plus flous ou de plus en plus difficiles à atteindre. L'évolution promise se transforme en "on verra plus tard" et la souplesse devient une exception. Ce glissement n'est pas accidentel, iI repose sur un mécanisme bien connu : capter l'intérêt maximal du candidat au début, puis renégocier à mesure que son engagement augmente. Plus le candidat investit du temps, de l'énergie, des espoirs, plus il devient difficile pour lui de se retirer, et le rapport de force bascule progressivement.

Ce qui est frappant, c'est que ces ajustements sont présentés comme raisonnables. Le télétravail n'est pas supprimé, il est "encadré". Le variable n'est pas annulé, il est "plus réaliste". Les conditions ne sont pas reniées, elles sont "reprécisées". Le vocabulaire employé adoucit la perte, mais le résultat est le même : l'offre réelle n'est plus celle qui a déclenché l'intérêt initial. Du côté du candidat, cette évolution crée un malaise diffus. Il se demande s'il a mal compris, s'il a surinterprété, s'il est trop exigeant. L'entreprise, elle, se retranche derrière l'absence d'écrit. Tout ce qui n'a pas été contractualisé est requalifié en malentendu et la responsabilité est déplacée.
Ces pratiques révèlent une asymétrie profonde. L'entreprise peut ajuster ses promesses sans coût immédiat. Le candidat, lui, doit décider s'il accepte une dégradation progressive ou s'il renonce après plusieurs semaines de processus. Renoncer tardivement a un prix : temps perdu, opportunités manquées, fatigue mentale, parfois pression financière. Il existe aussi une dimension stratégique plus cynique. Certaines entreprises savent dès le départ que les conditions annoncées ne seront pas celles proposées à l'arrivée. Les promesses servent alors de levier d'attraction. Elles ne sont pas conçues pour être tenues, mais pour amener le candidat jusqu'à la phase finale, là où le refus devient plus difficile. Ce mécanisme est rarement nommé, il est pourtant réel et il repose sur l'idée que le candidat acceptera une version dégradée de l'offre, par lassitude, par besoin ou par peur de repartir de zéro. Le recrutement devient une négociation asymétrique étalée dans le temps, où l'entreprise contrôle le rythme et les informations.
Le plus problématique n'est pas l'existence de contraintes ou d'ajustements, c'est leur temporalité. Si les conditions réelles étaient exposées dès le départ, le candidat pourrait décider en connaissance de cause. En les révélant progressivement, l'entreprise capte un engagement sans consentement pleinement éclairé, et elle le fait volontairement. Ces promesses qui fondent ne sont pas des détails, elles touchent à l'organisation de la vie, à l'équilibre personnel, à la projection professionnelle des candidats. Les banaliser, c'est normaliser une forme de manipulation douce, rendue possible par le déséquilibre du rapport de force.
Tant que les entreprises pourront annoncer des conditions attractives sans les formaliser, puis les réduire sans conséquence, le recrutement restera un terrain de promesses fragiles. Le problème n'est pas l'imperfection des offres, c'est l'opacité progressive qui transforme l'enthousiasme initial du candidat en résignation finale.


