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Le déséquilibre structurel du rapport de force salarié-entreprise et l'obligation unilatérale d'honnêteté

  • Travail
  • il y a 5 jours
  • 3 min de lecture

Le salariat repose sur une fiction juridique simple: deux parties contractent librement. Dans les faits, cette symétrie n'existe pas. Le lien de subordination inscrit dans le droit du travail crée un rapport de force structurellement déséquilibré, où l'entreprise détient le pouvoir d'évaluer, de sanctionner, de licencier, de recommander ou de disqualifier. Le salarié, lui, s'expose.


Ce déséquilibre est rarement nommé. Il est pourtant au cœur de nombreuses injonctions morales adressées aux individus, en particulier celle de l'honnêteté totale. L'entreprise dispose d'un pouvoir discrétionnaire large. Elle choisit ce qu'elle révèle et ce qu'elle tait. Les véritables raisons d'un recrutement, d'un refus, d'un licenciement ou d'une promotion sont rarement explicitées. Les contraintes budgétaires réelles, les conflits internes, les arbitrages politiques, les erreurs de management ou les changements stratégiques sont masqués derrière des formulations neutres et impersonnelles. Cette opacité est normalisée. Elle est même considérée comme une compétence managériale. À l'inverse, le salarié est sommé d'être transparent. Parcours, intentions, motivations, zones de fragilité, périodes de doute, interruptions, choix atypiques: tout doit être explicable, cohérent, rassurant. Le moindre flou est interprété comme un manque de sincérité. La moindre stratégie de présentation est qualifiée de mensonge. Cette asymétrie morale est centrale, elle transforme l'honnêteté en obligation unilatérale.



Cette obligation n'est pas neutre, elle expose psychiquement. Etre totalement honnête dans un système asymétrique revient à se placer volontairement en position de vulnérabilité face à une organisation qui, elle, n'est soumise à aucune obligation équivalente. Le salarié doit dire la vérité sur ses hésitations, mais l'entreprise n'a pas à dire la vérité sur ses intentions. Le salarié doit expliquer ses échecs, mais l'entreprise n'explique pas les siens. Le salarié doit justifier chaque ligne de son CV, mais l'entreprise n'a pas à justifier ses décisions internes. Ce déséquilibre produit un phénomène bien connu sur le terrain : l'ajustement stratégique du discours salarié. Omissions, reformulations, choix narratifs, silences. Ces mécanismes sont souvent dénoncés comme des manquements moraux, en réalité, ils relèvent d'une logique de protection. Ils visent à rétablir une forme minimale de symétrie informationnelle dans un rapport de force fondamentalement inégal. Il ne s'agit pas de tromper pour nuire, mais d'éviter d'être pénalisé pour une honnêteté qui ne serait pas réciproque. La morale dominante du recrutement inverse la charge, elle fait peser sur l'individu la responsabilité d'un système qu'il ne contrôle pas. Si un salarié ajuste son discours, c'est un problème d'éthique personnelle. Si une entreprise ajuste sa communication, c'est de la stratégie. Cette différence de traitement révèle une violence symbolique profonde : l'exigence d'authenticité imposée uniquement à celui qui subit le pouvoir de sanction.


Cette violence est d'autant plus pernicieuse qu'elle est intériorisée. Beaucoup de salariés culpabilisent de ne pas être « totalement honnêtes », alors même que le système les pénalise dès qu'ils le sont. Le marché de l'emploi valorise les parcours lisses, cohérents, sans aspérité. Il sanctionne les trajectoires sincères mais chaotiques. L'obligation morale d'honnêteté devient alors un outil de sélection sociale, déguisé en valeur. Reconnaître ce déséquilibre ne revient pas à promouvoir le mensonge, cela revient à nommer la réalité des rapports de force. Dans un système asymétrique, l'honnêteté totale n'est pas une vertu universelle, c'est un luxe réservé à ceux qui ont déjà le pouvoir. Pour les autres, l'ajustement n'est pas une faute morale, c'est un mécanisme de survie psychologique et professionnelle face à une organisation qui ne joue pas à armes égales.


Tant que l'entreprise ne sera pas tenue à une transparence équivalente, exiger une honnêteté absolue du salarié restera une injonction injuste. Ce n'est pas l'individu qui trahit l'éthique du travail, c'est le système qui exige une loyauté unilatérale tout en conservant l'opacité comme privilège.



 
 
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